Connoissances Essentielles Pour Juger de Quelque Espece Nouvelle de Moulin a Cannes Qu'on Puisse Proposer. Par Monsieur Cazaud, Membre de la Societe Royale
Author(s)
Monsieur Cazaud
Year
1780
Volume
70
Pages
6 pages
Language
fr
Journal
Philosophical Transactions of the Royal Society of London
Full Text (OCR)
XVII. Connoissances essentielles pour juger de quelque Espèce nouvelle de Moulin à Cannes qu'on puisse proposer. Par Monsieur Cazaud, Membre de la Société Royale.
Read March 16, 1780.
Si l'on exigeoit d'un homme qui a une masse considérable à déplacer, qu'il en connut exactement le poids, avant d'y appliquer le levier, on exigeroit souvent une chose impossible; mais la masse une fois soulevée avec le dixième levier, si les neuf premiers n'ont pas réussi, on fçait la résistance qu'il faudra désormais lui opposer.
Les premiers moulins à sucre ont été faits sans principes; cela devoit être: il est vray qu'on y a fait peu ou point de changements essentiels; on en propofo tous les jours qu'on regarde comme tels, et qui dans la pratique se reduisent à peu de chose. Je crois pouvoir dire sans indiscretion que le peu de mecaniciens que j'ay vu diriger leurs vues vers cet objet, n'ont pu me répondre lorsque je leur ai demandé à combien ils evaluoient la résistance des cannes: j'avoueraï avec la même franchise que j'avois
j'avois fait moi-même plusieurs expériences très cou-
teuses et fort inutiles, sans avoir pris la peine de repon-
dre à ma question, dont je ne sentois que machinale-
ment l'importance : sur quel principe les autres agif-
soient-ils ? sur quel principe avois-je moi-même agi ?
On construisit à Londres il y a onze ans une machine
à feu destinée aussi à presser les cannes : l'auteur m'en
parla ; je lui fis ma question ordinaire, il me répondit
qu'il évalua la résistance à six milliers : sa réponse qui
présentait une idée précise m'autorisa à le prier de me
communiquer les fondements de cette évaluation ; il me
répondit qu'il était impossible que la résistance fût plus
considérable qu'il ne l'avoir supposée ; je le priai de me
permettre de réfléchir sur une idée qui me vint dans ce
moment là, et qui me paraissait mériter d'être appro-
fondie. La voici ; j'établirai des faits, il fera facile d'ap-
précier mes conséquences.
On connaît le mécanisme de nos moulins à bestiaux,
ils ont ordinairement de 45 à 55 pieds de diamètre, sup-
posons 50. On applique deux mulets à environ un pied
de chacune des extrémités d'un bras qui traverse le grand
role auquel est attaché le cylindre du milieu ; ce cylindre
a 17 ou 18 pouces de diamètre ; la résistance des cannes
se trouve donc à neuf pouces du centre de l'action ; il
faut pour la vaincre un effort continu de quatre mulets.
appliqués
appliqués à un levier d'environ 24 pieds; cet effort equi-
vaut à 600 livres, à raison de 150 par mulet. Dans 24
pieds il y a 32 fois neuf pouces, ou 32 fois 600 livres;
donc la resistance des cannes est d'environ 19 milliers
dans un moulin à bestiaux; car il faut essentiellement
remarquer qu'après une demie heure de travail les qua-
tre mulets sont en eau, et qu'on ne les change que de
deux heures en deux heures.
Après cet exposé l'auteur de la machine à feu me dit
qu'il pouvoit facilement tripler, quadrupler même, sa
puissance si cela etoit nécessaire; il ne me demanda point
d'autres details, qui m'avoient sans doute suggéré dès
alors quelques idées qui me sont venues depuis; à l'in-
spection d'un autre moulin propoé je perdis de vue la
machine à feu; deux ans après on me dit qu'on l'avoit
envoyée à la Jamaïque, j'en ignore le succès, que la re-
nommée auroit probablement fait connoitre si elle eut re-
pondu aux idées de l'auteur.
Voici quelques autres observations qu'il faudroit join-
dre à la connaissance preliminaire et, je crois, essentielle
que je viens de donner.
S'il ne s'agifloit que de vaincre (n'importe en combien
de tems) la resistance de 19 milliers dont j'ay parlé, on
conçoit qu'en appliquant l'effort continu de deux hommes
qu'on évalue à 50 livres, au bout d'un levier de 388
pieds,
pieds, on auroit un produit egal à celui des quatre mulets du moulin ordinaire, mais alors on n'obtiendroit qu'en douze heures, ce qu'on obtient dans une seule avec les quatre mulets.
Il faut sçavoir aussi que ce moulin à bestiaux, au quel on est obligé de consacrer au moins 36 mulets, ne donne cependant, une heure dans l'autre, qu'environ 80 à 100 gallons de liqueur, et qu'un bon moulin à l'eau, tel qu'il le faudroit pour faire ce qu'on appelle rondement 250 à 300 bariques de sucre dans la bonne saison, doit donner 160 à 200 gallons de liqueur par heure, l'une dans l'autre.
Il faut sçavoir aussi que pour donner ces 160 gallons de liqueur dans le temps fèc de Mars ou d'Avril, les cylindres qui pressent les cannes doivent tourner deux fois et demi dans une minute, comme pour en donner deux cent dans le mois de Janvier.
Il faut remarquer aussi que la difference du produit des deux moulins dont je viens de parler, supposant nécessairement une difference egale soit dans les resistances vaincues, soit dans les temps employés à les vaincre; la resistance qu'il y auroit à vaincre dans un nouveau moulin qu'on auroit dessein de rendre equivalent à un excellent moulin à l'eau, devroit donc être supposée d'environ 38 milliers, ou bien la puissance destinée à la vaincre, devroit
Connoissances essentielles sur les Moulins à Cannes.
parcourir dans une heure, l'espace que les mulets du moulin ordinaire à bestiaux, parcourent en deux.
Si le peu de principes que je viens d'établir, eussent été connus, il est probable que les auteurs de beaucoup de moulins proposés n'eussent pas perdu leur temps à les imaginer, ou que différentes Académies en eussent moins perdu à en faire l'examen.